Parallèles

Tranche de vie

Dans le train...

Les fêtes de fin d'année rimant avec réunion de famille, et ma voiture ne m'inspirant plus trop confiance (surtout depuis qu'elle s'est mise à imiter les avions lors du défilé du 14 juillet), j'ai été obligé de trouver un moyen de transport alternatif pour me rendre dans le sud : le train (vous savez les vieux corails qu'on a repeint en violet pour faire croire qu'ils sont neufs).

On m'a souvent demandé pourquoi je détestais prendre le train. Après tout on peut dormir, lire, travailler et ce, dans un confort presque acceptable. C'est justement sur ce presque que j'aimerai insister. En dehors du fait que les horaires et les conditions de voyage avec la SNCF soient en lien direct avec la théorie du chaos, il y a surtout une chose que je cherche à éviter à tout prix lorsque je prend le train : les tranches de vie.

Voilà celle que j'ai en face de moi actuellement (je suis dans le train à l'heure où j'écris ces lignes):

A première vue, elle ne m'a pas paru étrange, du moins pas de visu. C'est une femme assez âgée (70 ans peut-être) qui s'habille et se coiffe comme l'on pourrait s'y attendre d'une personne de cette génération. Je n'ai donc pas prêté attention à elle lorsque j'ai rangé mes bagages et que je me suis assis en face plongeant ma tête dans mon bouquin.

C'est une fois encore le son qui a scellé ma rencontre avec cette tranche de vie.

- Hyperventilation -

C'est le premier mot qui m'est apparu à l'esprit et qui m'a fait lever les yeux de mon livre.

Une respiration forte, tremblante, gémissante, très rapide, parfois saccadée, souvent coupée par une rapide déglutition ou par un long souffle.

C'était elle, visiblement à la recherche de quelque chose. Elle ne tenait pas en place, s'accrochait régulièrement à la table, levait la tête pour regarder par dessus les banquettes et changeait constamment de position. Je crois n'avoir jamais vu quelqu'un d'aussi stressé, ou du moins qui l'exprimait avec autant de bruit. J'avais l'impression que son monde s'était effondré et qu'elle mélangeait anxiété, peur, perte et impatience.

Le stress étant communicatif j'ai essayé de ne pas entendre et de replonger dans ma lecture. J'ai du lire deux mots avant de violemment sursauter :

« Oooooh, mais qu'est-ce qu'il fait là hein, il est oùùùùùù ? »

Je pense n'avoir pas été le seul à avoir eu cette réaction vu que presque tous les occupants du wagon se sont immédiatement tournés vers elle (hormis mon voisin de gauche qui semblait plongé dans un sommeil proche du coma). Visiblement elle ne pouvais plus se contenir, c'était plus fort qu'elle, il fallait que ça sorte.

Bassement abandonné par mon voisin de gauche (trop occupé à roupiller) et vivement soutenu par une vingtaine de regards accusateurs (ouh, le vilain, il n'aide pas cette pauvre femme en difficulté), je me suis retrouvé tout seul à devoir m'occuper du problème.

Après une discussion tout droit sortie d'un livre de Ionesco (je me suis rapidement rendu compte que la femme était à moitié sourde vu qu'elle répondait n'importe quoi à mes questions la plupart du temps), j'ai fini par comprendre que son mari était parti vérifier les bagages et qu'il n'était toujours pas revenu.

Ne connaissant pas, de mémoire, de cas de disparitions de gens dans un train depuis 1920, je tente de rassurer la femme en lui disant que son mari va revenir, qu'il ne faut pas qu'elle s'inquiète.
En vain.

La crise de panique a continué encore durant plusieurs minutes, jusqu'à ce qu'un grand « Aaaaaah, le voilààààà !!!! » n'y mette fin (le mari ayant refait surface).

L'objet de la peur ayant disparu (le mari étant réapparu) et l'hyperventilation cessant peu à peu, j'ai pu souffler un grand coup, me disant que je pourrai enfin finir mon livre tranquille.

...

« Les bagages sont introuvables ! »

Cette phrase, déclarée par le mari, s'est avérée lourde de conséquences :

D'une part, elle a presque immédiatement replongé la femme dans son anxiété démesurée, relançant le cycle hyperventilatoire à sa vitesse de croisière, et, d'autre part, elle a provoqué chez moi un instant d'extrême lucidité : je ne peux rien faire et j'en ai pris pour 4 heures.

Je sens que le voyage va être long !

Colère

J'ai du le voir pour la première fois quelques jours après mon arrivée à Lorient, c'est à dire il y a maintenant 5 ans. Je rentrais d'un repas chez des amis, il était donc relativement tard (peut-être 1h du matin) et, habitant à l'époque près de la gare d'échanges (un quartier peu tranquille la nuit), je marchais d'un pas décidé et d'un œil attentif (aussi attentif puisse-il être après un bon repas arrosé de vin).

Je l'ai entendu avant de le voir :

«Ouaieuuuu, sarkozyiiiieu enculééééeuuu, c'est toujours pareileuuuu, franchement on nous prend pour des conssssseuuu, non, vraiment, il y en a marreuuu, z'êtes pas d'accord, hein, z'êtes pas d'accord vous heineuuu, c'est toujours pareileuuuu [...]»*

Je venais de rencontrer Colère.

Colère (c'est le nom que je lui ai attribué étant donné que je n'ai jamais vraiment osé lui demander) est un homme d'une quarantaine d'années, cheveux grisonnants, souvent vêtu d'un long manteau beige-délavé, toujours en jean et, surtout, toujours en colère.

Ma première rencontre avec lui a été assez tendue, je n'étais pas vraiment rassuré sur ses intentions : était-il violent ? voulait-il qu'on lui réponde ? que faire ? En bonne personne courageuse que je suis, j'ai fait semblant de ne pas le voir ni de l'entendre (chose assez difficile vu le nombre de décibels et ses gestes dans tous les sens) et j'ai passé mon chemin.

Le lendemain, sans doute en milieu d'après midi, j'ai entendu la même mélodie. Un peu curieux (mon courage ayant retrouvé son maximum maintenant que les rues étaient pleines de monde) je me suis rapproché et j'ai revu Colère... toujours en colère. Cette fois-ci je suis resté un peu, sans doute pour essayer de comprendre le personnage. C'est à cette occasion que je me suis rendu compte qu'il était inoffensif. Il toisait les gens à la recherche d'une personne capable de lui apporter son soutien. Les passants, visiblement aussi courageux que moi la veille, semblaient adopter le même comportement : surtout faire semblant de ne pas voir. Cette scène m'a souvent amusé d'ailleurs les autres fois où j'ai revu Colère, c'était presque devenu un jeu d'observer la réaction (ou plutôt la non-réaction) des passants face à cet homme.

Je l'ai recroisé bon nombre de fois pendant plusieurs années, presque comme s'il faisait partie intégrante de cette ville. C'était souvent le même scénario : je l'entendais, ce qui avait pour effet de décrocher un sourire sur mon visage, puis je le voyais, fidèle à lui-même, identique, inchangé malgré les années qui passent. Je crois que j'ai toujours eu beaucoup de compassion pour Colère, il n'était pas méchant, il ne faisait de mal à personne.

Puis un jour il a disparu. C'était il y a 2 ans.

 

Epilogue:

Hier soir, j'ai revu Colère. Je dois dire que j'ai ressenti une grande joie de le retrouver, vivant. Cependant quelque chose avait apparemment changé chez lui : il n'était plus en colère. Nous étions à un concert dans un bar ce qui m'a permis de l'observer discrètement. Si sa colère s'était calmée, il n'en était pas moins resté inchangé, toisant les gens dans tous les sens pour leur dire à quel point le concert était bien et à quel point le guitariste avait une magnifique guitare. Certains le prenaient pour un relou-de-base et lui répondaient de manière succinte sans vraiment le regarder, mais d'autres entamaient la conversation avec lui.

Il aurait pu me faire un peu de peine, mais j'ai vu le changement radical dans la réaction des gens (avant ils faisaient tous semblant de ne pas le voir) j'étais content pour lui.

Mais du coup comment vais-je l'appeler maintenant ?

 

*Nicolas Sarkozy était à l'époque ministre de l'intérieur et faisait déjà parler de lui

C'est la rentrée

Comme vous le savez, j'ai terminé mes études, après 5 années aux Beaux-Arts de Lorient, en juin dernier. Mais on ne quitte pas cette école comme ça et encore moins après y avoir passé 5 longues années.

Il y a un mois de ça j'ai appris qu'un poste de technicien vidéo se libérait. Après m'être fait pistonner avoir subi de nombreux entretiens et avoir énormément combattu, j'ai eu le poste* (au passage, merci David). Ma rentrée s'est déroulée jeudi dernier (le 1er), soit 19 jours avant celle des étudiants. Cette absence d’étudiants ne poserait aucun problème si le rôle principal de mon poste n'était pas de les aider. Voici une petite narration de mes deux premiers jours de travail**:

 

9h00, je suis devant la porte de l'école. Je tiens mon nouveau trousseau de clés d'une main ferme : il contient environ 13 clés (dont je ne connais pas l'utilité pour certaines) et pèse au moins un kilo. La clé principale étant celle de la machine à café qui me permet d'avoir les boissons pour 18 centimes seulement (mon projet d'arrêter le café cette année est donc définitivement enterré).

Je franchis le pas de la porte de l'école. Je suis tout de suite saisi par un vide intersidéral, la seule chose daignant répondre à mes appels étant mon propre écho. Une violente envie de café à 18cts se faisant sentir, je me précipite vers la machine à café, insère ma clé et la crédite de 10€ direct (même si je sais qu'ils ne vont pas durer longtemps). Après m'être fait servir un café, je vois Delphine et Anne (l'une s'occupe de la communication de l'école et l'autre tient l'accueil) entrer dans l'école : une lueur d'espoir ! 25 minutes de papotage n'ont pas été de trop pour combler le vide qui avait bien failli avoir raison de moi juste avant, puis, prenant mon courage à deux mains, je décide de monter d'un étage et de me diriger d'un pas décidé vers le bureau du directeur de l'école.
Je le trouve donc, comme prévu, derrière son bureau et son vieil ordi (je n'ai jamais compris pourquoi, avec le salaire qu'il doit toucher, il n'en change pas). Je lui demande s'il a des choses à me faire faire pour ma première journée. "Oh, tu sais, là on va assister à une réunion avec Delphine et on rentrera pas avant ce soir. Du coup on te donnera un truc à faire plutôt demain". La messe est dite : je vais me faire grave chier aujourd'hui...
Après avoir gravi le deuxième étage, je rentre dans mon antre et m'attèle immédiatement à mes lourdes tâches : arroser les plantes et faire des mises à jour sur les vieux macs (ce qui m'a d'ailleurs bien occupé étant donné le retard de mises à jour accumulé sur chaque machine).

11h00 ma journée est finie... enfin, pas vraiment vu que je dois pas partir avant 17h30... La journée va être longue... très longue...
J'ai réussi, péniblement, à survivre jusqu'à la fin de la journée, en naviguant entre : regarder les voitures passer à travers la fenêtre, prendre un café à la machine, papoter avec le personnel, glander sur Internet.

Le lendemain, rôdé par l'expérience de la veille et méfiant quand au supposé "travail à faire" promis par le directeur, je prévois du boulot perso à terminer. Je dois dire que j'ai bien fait d'être prévoyant, le fameux "boulot" étant une mise en page d'un texte sur un document A5. Ledit texte n'existant pas encore, je n'ai donc, logiquement, rien eu à faire... J'ai passé ma journée à bosser sur du taff perso.

La rentrée des étudiants est le 19, je sens que je vais apporter un calendrier et cocher chaque jour jusqu'à la rentrée pour me donner du courage...

 

* Non, en vrai, ils cherchaient un ancien étudiant sachant utiliser le matériel et connaissant les logiciels, c'est bien tombé.

** Loin de moi l'idée de critiquer les fonctionnaires et encore moins de dire qu'ils ne font rien. Sans le personnel l'école ne pourrait tout simplement pas fonctionner, ils font tous un boulot super. Le fait est que les étudiants ne rentrent que le 19 donc l'école est vide et donc pas franchement dynamique.